
Ma montre vibre à 4h30 du matin, signe qu’il est temps de me lever pour entreprendre l’activité principale de ce voyage; mon expédition sur le Laugavegur. L’autobus qui mène à Landmannalaugar, le point de départ de cette expédition en sac-à-dos, part de Reykjavik à 6h00 et j’ai quelques kilomètres à marcher pour m’y rendre. Ce sera la première fois que je porte véritablement mon sac-à-dos.
En quittant le dortoir qui héberge cinq autres personnes, j’échappe la porte et elle claque ensuite dans un bruit d’enfer. Je pense que tout l’étage sait maintenant que je suis en train de partir. C’est peut-être une vengeance inconsciente envers toutes les personnes qui ont elles aussi laissé la porte se fermer d’elle-même. Le mécanisme de fermeture automatique des portes, dans cette auberge, c’est du costaud.
Je fais mes premières constatations en descendant l’escalier qui mène à l’extérieur; mon sac-à-dos est vraiment lourd. Pour Compostelle, je m’étais habitué à marcher avec un sac d’environ 11 kg plus une caméra portée au ventre de 2.5 kg. J’ai toujours la même caméra, mais le sac-à-dos, étant donné la nécessité d’être en autonomie durant la randonnée (bouffe, tente, sac de couchage chaud, vêtements) est presque deux fois la taille du précédent (60L vs 34L). Le poids l’est aussi; 20 kg. Les 9 kg supplémentaires semblent faire une grosse différence. Du moins, c’est ce que mon corps me donne comme impression.
Je me rends donc au terminal d’autobus situé 3 km plus loin. J’avais prévu m’arrêter à une station N1 située à côté du terminal pour me prendre quelque chose à manger, mais elle est fermée. Elle n’ouvre qu’un peu plus tard, soit à l’heure du départ de mon autobus. Bon, je devrai attendre plus tard pour manger.
L’autobus se remplit rapidement. En fait je devrais dire les autobus car il y en a deux étant donné le nombre de randonneurs, cette section de l’Islande n’étant accessible que durant l’été. C’est une randonnée très populaire comme on pourra le constater dans certaines photos plus loin.

Le trajet pour se rendre à Landmannalaugar emprunte d’abord la route principale (la route 1, la Ring Road, ou Þjóðvegur 1) qui fait le tour de l’Islande, pour tourner ensuite sur une route secondaire qui croise la route F225 qui mène à Landmannalaugar. Heureusement, avant d’emprunter cet embranchement près de la ville de Hella, nous nous arrêtons à une station N1 où je peux faire l’achat de quelque chose à manger. Je suis maintenant prêt pour la suite des choses.
La route qui mène vers Landmannalaugar, la Landmannaleið (F225), ne peut être empruntée que par des véhicules pouvant traverser des rivières, autrement dit des 4×4. Elle est étroite et parfois creusée dans le sol; la marge de manœuvre est minime et lorsqu’on croise un autre véhicule, il a avantage à laisser de l’espace.
Le paysage autour de nous est renversant. Parfois des couleurs vives, surtout du vert provenant de la mousse qui recouvre presque tout, mais souvent aussi un tableau de noir et de blanc; des montagnes grises, en réalité des volcans, et du sable d’origine volcanique presque noir. Le Laugavegur, c’est la route des sources chaudes. Le nom est bien choisi comme on pourra le constater dans les photos qui suivent.
Après un peu plus de 4h de route, nous arrivons et débarquons à Landmannalaugar vers 11h30. C’est le temps de passer à l’accueil pour recevoir les conseils d’usage en fonction de la météo et du trajet prévu.






La dame à l’accueil me demande la cote de température de mon sac de couchage. Lors de l’achat j’en avais choisi un qui va jusqu’à -9°C mais je suis conscient que c’est plus une température marketing qu’une température confort. C’est justement la cote confort qui intéresse cette dame. Comme elle voit que je n’en ai aucune idée, elle me recommande de ne pas m’arrêter à la première étape prévue, le refuge de Hrafntinnusker, car on y prévoit une nuit très froide pour la période de l’année, soit -4°C et beaucoup de vent. Elle me suggère plutôt de continuer directement jusqu’à Álftavatn qui est ma deuxième étape prévue, soit 12 km de marche supplémentaire, pour un total de 24 km.
Sachant que ces étapes sont en montée, et avec le poids de mon sac-à-dos, je sais d’avance que je ne suivrai pas son conseil. Au pire, je gèlerai dans ma tente. Elle me demande ensuite si j’ai un appareil GPS. Je lui répond que j’ai un bidule Garmin (inReach mini 2) et elle m’accorde cette fois sa bénédiction.
Je sens que je viens de passer l’examen et en même temps, dans son analyse de mes capacités, de la colonne des « touristes pas trop préparés » à ceux « qui devraient s’en sortir vivants »…
Je me dirige vers le début de la piste et entame mes premiers pas dans ce paysage qui restera irréel durant les quatre jours de l’expédition.
Je vais faire quelques commentaires mais surtout laisser les photos parler d’elles-mêmes.




Le paysage est fabuleux. On aperçoit des sources d’eau thermales à plusieurs endroits. La vapeur sort du sol à certains autres. Ça sent le soufre à plusieurs endroits. Mais ce que je trouve le plus spectaculaire, si on fait exception de la couleur des montagnes, c’est la présence de ces champs de lave. D’énormes roches noires et lisses, mais avec des arêtes tranchées et à l’aspect de verre parsèment les champs de lave. Ces roches me fascinent. Elles sont évidemment d’origine volcanique, mais je ne connais pas leur nom. J’apprendrai plus tard en cherchant sur internet qu’il s’agit de roches obsidiennes. J’en ai prises quelques unes en photos. À certains endroits en s’approchant de Hrafntinnusker, elles jonchent littéralement le sol. Encore une fois, j’apprendrai plus tard que ce n’est pas une coïncidence; Hrafntinnusker signifie en Islandais la montagne des obsidiennes. Cette montagne est un volcan en dormance où on retrouve cette roche partout.

Je traverse des champs de lave, fais la montée de sections assez abruptes et arrive après quelques kilomètres dans une zone où la neige semble éternelle. Partout ce paysage volcanique, ce sable parfois brun mais le plus souvent noir. Le tout parsemé de roches qui ont été projetées là, durant la colère d’un volcan. En termes techniques, on les appelle des pyroclastes. Pyro qui vient du mot feu et claste qui veut dire fragment. Il faut s’imaginer la puissance du feu qui a soufflé ces lourdes pierres jusqu’à l’endroit où elles sont.


























On voit clairement la délimitation des poussières volcaniques (téphras) sur cette montagne





































En fin d’après-midi, j’aperçois le refuge de Hrafntinnusker. Je passe voir le gardien du refuge pour payer mon site de camping, puis m’installe dans une des zones protégées prévues à cet effet. Je dis zone protégée car on retrouve plusieurs cercles formés par des murailles de pierre dans la zone camping. Je me dis que ces murailles ne sont pas là pour rien et qu’il serait sage de m’installer à l’intérieur de l’une de celles-ci. J’en trouve une qui a de la place libre pour ma tente et m’y installe. Sans surprise, plusieurs des pierres qui forment la muraille sont de belles obsidiennes.


Une fois la tente installée, c’est le temps de me reposer. La marche a été éreintante en partie à cause du trajet en montée, mais surtout à cause du poids de mon sac. Je savais en partant que j’amenais avec moi un peu trop de bouffe. Je décide alors de ne conserver que le minimum qui est requis, afin d’alléger mon sac le plus possible et de pouvoir mieux profiter de l’expérience. En partant le matin, je laisserai un don de plusieurs sachets de nourriture déshydratée au gardien. Comme il en vends pour dépanner les randonneurs, ça devrait faire son affaire.
Après le repos, c’est l’heure de manger. Je fais bouillir de l’eau, l’ajoute au sachet de nourriture puis attend une vingtaine de minutes pour que ce soit prêt. La bouffe n’est pas mauvaise, mais je ne peux pas dire que je la trouve bonne non plus. La faim étant là, ça va faire l’affaire. Je me nourrirai ainsi pour les quatre prochains jours.
Pendant le repas, un autre randonneur s’ajoute au cercle de protection dans lequel je suis. Nous sommes maintenant complets; trois tentes dans l’espace disponible. Le temps de revérifier que ma tente est solidement ancrée au sol et retendre les cordes, et j’entre dans mon palace de 20 pieds carrés pour y passer la nuit. Le vent s’est levé depuis mon arrivée et s’annonce particulièrement féroce. Il semble intelligent; il pousse d’abord d’un côté pour distraire la tente, puis fonce depuis une autre direction pour tenter de la déloger. J’ai une tente légère (celle en vert dans la photo) qui pèse 870g soit environ 2 livres. Je dois l’installer dans la direction du vent dominant car son armature est double d’un côté et simple de l’autre. À voir le vent changer de direction, je me demande si j’ai fait le bon choix. La nuit nous le dira. Ou plutôt c’est le vent qui décidera.
En ouvrant mon sac de couchage, je constate que sa cote de température confort (inscrite sur une étiquette) est de -4°C. Ça tombe bien, ça correspond au minimum prévu. J’ai presque envie d’envoyer un texto (depuis mon GPS inReach mini 2) à la dame de l’accueil de Landmannalaugar pour lui dire de ne pas s’inquiéter pour moi et pour qu’elle me fasse passer dans la colonne des « touristes prévoyants ». Mais bon, il vente tellement maintenant que je préfère rester dans la chaleur de mon sac de couchage et faire l’ancre pour aider ma tente à tenir le coup.
J’aurai l’occasion de constater durant la nuit, et à d’autres occasions aussi, en particulier durant une mémorable visite du volcan Þríhnúkagígur, que lorsqu’il vente en Islande, il ne vente pas juste un peu…